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Mon meilleur ami s’appelait Pius Simbavimbèré.
Quand et comment était-il entré au service de ma famille ?
Ce fut pour moi, un éternel mystère.
Il s’occupait de tout sauf de la préparation des repas.
Ma maman était le chef coq en titre de la maison.
Je le considérais comme un être familier faisant partie de ma vie.
Avait-il surgi dans mon existence lorsqu’une forme de ma conscience s’était
éveillée ?
Très grand, de la race des « Tutsi », il était dans ma vision imaginaire de petit garçon,
le géant de « Gulliver »avec une peau toute noire.
Bien sûr il était aux ordres de mes parents mais aussi mon complice.
Taillé dans le roc, ce colosse cachait un cœur d’or.
Chaque fois que je faisais des bêtises et qu’il voyait ma mère courir derrière
moi en hurlant, il hochait la tête ou la balançait de gauche à droite,
mettant en valeur de grands yeux étonnés qui semblaient toujours dire :
« mais c’est logique, c’est Bouhili. »
Si je réussissais à m’échapper, ma mère revenait vers lui en me traitant de
"petit voyou". Pour ne pas lui déplaire, il s'exclamait "Madame a raison "
apaisant ainsi l’agitation qui l’étourdissait mais le ciel restait "bleu
bonheur"
pour lui, comme pour moi.
Pius vivait dans une annexe de notre maison ; l’ameublement de la pièce était
sommaire mais confortable.
Il travaillait chez nous durant quinze jours.
Le week-end, il retournait dans son village qui nichait au sommet de la plus
haute colline d'Usumbura.
Et il m’en parlait de ce village qui, à l’entendre, était le plus bel
endroit de la terre.
A la fin de son service, quand la nuit tombait, je filais à l'anglaise
pour le rejoindre.
Parfois je le surprenais tout nu sous la douche et furieux, il baragouinait des
mots que je ne comprenais pas.
Parfois aussi je surgissais quand il préparait
son repas.
Il n’en faisait qu’un par jour…. mais quel festin.
Ces repas je m’en souviens, respectaient presque tous, une sorte de protocole.
Pius m’accueillait comme un hôte important, m’invitait à m’asseoir et sans dire
un mot, sous mes yeux affamés de magie culinaire, il tournait avec une vieille
cuillère de métal
dans une grande marmite où de gros haricots rouges mijotaient ; le fumet qui
s’en échappait me transportait au milieu de la jungle et je devenais un sauvage
parmi les sauvages
revenant de la chasse, affamé, dévorant ce qu’on lui avait préparé.
Un peu plus tard, l'obscurité se répandait sur la maison, n’épargnant aucuns
recoins.
Les étoiles s'allumaient comme de petites lampes fluorescentes ; les insectes
endormis par la lumière du jour s’éveillaient lentement en libérant leurs
premiers sons de joie.
Poursuivant le rituel, mon grand ami lavait nos deux assiettes ; ensuite
il saisissait d’étranges feuilles d’arbre, les roulaient dans la paume de ses
mains pour en
faire une sorte de cigare dont il mâchonnait le bout ; craquant une allumette,
il incendiait sa
friandise.
Tirant de grosses bouffées, la fumée m’atteignait, faisant pleurer mes petits
yeux.
Une curieuse odeur envahissait l’endroit.
A mon tour je plongeais une main dans la poche de ma culotte courte et j'en
sortais un mégot de cigarette que j’allumais pour ne pas être en reste.
Comme deux Sioux assis en tailleur, nous fumions ces calumets pour conforter
tous les sentiments qui nous unissaient.
Saisissant précieusement « l’Ikembe », petit instrument de musique fait d’une
petite
caisse en bois léger sur laquelle étaient fixées des tiges métalliques,
mon grand ami les faisait vibrer avec ses doigts.
Accompagné par les sons de la lyre divine, il chantait des airs de son village
où nostalgie et mysticisme s’épousaient pour glorifier les bruits et les
senteurs des ténèbres, soudainement ennoblies.
Hélas, brisant l’enchantement, la voix de ma mère retentissait.
Ses injonctions répétées m'obligeaient à rejoindre ma famille pour le repas du
soir. |