" ARTHUR  R  ou  LE  LABYRINTHE  INACHEVE "
 
 

RESUME :


Cette histoire se déroule après le décès d’Arthur Rimbaud.
 

Scène 1
Arthur rejoint sa mère dans la maison de Charleville
L’aimait-elle, ne l’aimait-elle pas : il veut comprendre !

Scène 2
Il retrouve son ami, le professeur Izambart dans la maison de Douai.
Evocation de ses bons et mauvais souvenirs avec cet homme qui lui a tout appris et qui l’a poussé à se surpasser.


Scène 3
Arthur est assis sur un banc, quelque part, dans la ville de Charleroi.
Il rencontre le « Diable » venu de l’enfer pour lui voler son âme.
Arthur écoute ses mensonges mais ne sera pas dupe des intentions de Méphisto et le renverra d’où il vient, lui demandant de méditer sur la grâce divine.


Scène 4
Un an que son ami Rimbaud est mort et pour fêter cela il a décidé de se soûler dans un mastroquet parisien.
Arthur, dans la pénombre de l’endroit, vient s’asseoir à côté de lui.
Il veut savoir ce que pensait vraiment de lui, son ami le plus cher.


Scène 5
Devant la « grande porte invisible», Arthur est en proie à une vive réflexion sur sa vie et sa mort.
L’ange le relève et prenant sa main, le fait rentrer dans la lumière.

 

   

SCENE IV

Verlaine est assis sur la banquette d’un mastroquet parisien.
En ce premier anniversaire de la mort d’Arthur, Paul décide de se soûler (l’endroit est sombre).
Il est encore plus ou moins lucide au moment où Arthur rentre et s’assied à côté de lui.
Verlaine ne le reconnaît pas.
Il monologue, tournant la tête vers Arthur qui le regarde distraitement.
Rimbaud feindra durant toute la scène d’être déjà bien éméché.

Paul:  

Enfin un compagnon, un vrai, qui vient épancher sa tristesse en effeuillant « la dive bouteille » !
Je fête un anniversaire, Monsieur, l’anniversaire d’une étoile filante que j’ai regardé
p
asser dans le ciel et je suis le seul à l’avoir vue !
        

Tout tient en ce privilège !

 (S’adressant à Arthur)

Vous ne buvez pas ?
Quelle insulte à ce temple de Bacchus ! 
 
 
(Il crie au tenancier)
Une bouteille de « rouge » pour mon nouvel ami !
(Se tournant vers Arthur et lui tendant la main)
Je m’appelle Paul…Paul Verlaine !

Arthur :

Je suis enchanté ! (Il lui serre la main. Le tenancier dépose la bouteille et le verre d’une manière assez rude sur la table).
Dans un coin de la salle, deux poivrots se sont endormis, vaincus par l’alcool… Paul, soudain s’esclaffe …)

 
Paul   :

Paul Dupont ou Paul Durant ! Qui suis-je ?
J’ai pourtant régné sur Paris, Monsieur, (Reprenant une gorgée de « rouge ») mais les anges m’avaient fait un triste sort en m’envoyant ce petit Ardennais qui se présenta chez moi, ce jour de 1871.
Avant cette terrible rencontre, je me pâmais dans les paradis stériles d’une paix domestique.
J’avais épousé Mathilde, Monsieur, une fée carotte qui avait bouleversé mon cœur vide…
Et je ne vous parle pas des ses parents qui affichaient pour l’art, une épaisse  ignorance !


Arthur: 

Etes-vous peintre ?
 
Paul    :

Je peins avec les mots, Monsieur !
 
Arthur: 

Vous êtes donc poète… 
 
Paul    : 

Il est intelligent ce brave garçon ! (Il met sa main sur l’épaule d’Arthur)

Mais imaginez ma souffrance, mon désespoir de partager la vie d’une bande d’ignares…
           

(Il s’arrête un instant de parler comme s’il cherchait quelque chose dans ses souvenirs)
Chez ces gens-là, on est royaliste, Monsieur, et ne vous vantez surtout pas d’être Républicains ou Athée…Ils vous trancheraient la tête et l’âme !
 
Arthur:

Mais ne parliez-vous pas d’un Ardennais ?
 
Paul    :

Imaginez-moi, Monsieur, avec quelques années de moins…
J’étais le « jeune Turc » de la nouvelle école du Parnasse, sous les traits d’un bourgeois bien propre et cravaté, sirotant du thé dans les boudoirs.
Et soudain il apparut là…Devant moi ! C’était un paysan lourdaud, un adolescent trop vite poussé…Sans affectation…Débraillé !
J’étais la bestiole de salon  face à l’animal indompté !
Dans son regard, une expression terrible et je compris très vite qu’il allait changer, désembuer les carreaux du verbe.
Nous devînmes deux artistes bohèmes faisant la tournée des bistrots et, de bocks en chopines, il me conduisit dans un port de l’esprit pour me montrer le bateau qu’il avait inventé : « Le Bateau Ivre » ! Laissez-moi vous en réciter quelques extraits et, comprenez Monsieur, pourquoi en ces instants bénis, j’éprouvais le plus grand vertige, jamais ressenti dans ma vie !
«Comme je descendais les fleuves impassibles, je ne me sentis plus guidé par les haleurs : des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles, les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. »

(Il boit une nouvelle gorgée de vin puis reprend)
« J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques illuminant de longs figements violets, pareils à des acteurs de drames très- antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ! »
Je ne peux vous réciter le poème en entier…Et même si vous ne comprenez rien, cela n’a aucune importance !
Bref, Monsieur, une centaine de vers venaient de démoder tous les romantismes du siècle et leurs épigones besogneux.
« Rimbaud ! » (En prononçant ce nom, Verlaine s’est levé et le regard halluciné, il le hurle)
« Rimbaud »… (Retrouvant ses esprits, il se rassied)
Ne soyez pas choqué car j’ai aimé et admiré cet homme au désespoir !

 
Arthur: 

Vous avez aimé son âme !
 
Paul    : 

Il a élevé la mienne, en l’emmenant sur des chemins que mon subconscient ne connaissait pas.
Il se voulait « Voyant »…Et privilégié, il me voulait « voyant ! »
Il se voulait « fils du soleil » et je devenais « fils du soleil ! »
Dans le Paris des débuts de la Troisième République, encore sous le coup du cyclone libertaire de la Commune, notre liaison fut le plus sûr brevet de déchéance et d’indignité sociale !
J’avais abandonné ma femme et mon fils !
J’étais devenu le disciple d’un magicien des mots et mes folies l’accompagnèrent dans sa course éperdue sur les sentiers d’une ascèse bien particulière.
Il voulait que je retrouve mon essence barbare, me rendre à ma vocation de mutant, entre Dieu et le néant.
Je dus m’avilir et marcher vers les forces obscures du mal.
Je fus contraint à nier la société afin de retrouver la vérité et le bonheur originel.

 
Arthur : 

Quelle étrange démarche !
Etait-ce de la démence de la part de votre ami ?     
                                           
 
Paul    : 

Bien sûr mais une démence poussée à son étape finale car tout ce qui la précédait, passait par le lent et raisonné dérèglement de tous les sens.
Il voulait atteindre la pureté, la dérober au ciel afin de nous la transmettre pour que, nous les hommes, nous puissions nous transcender !

 
Arthur: 

Et vous aviez perdu la tête au point de vus laisser entraîner par ces délires diaboliques, égrenant tout au long de vos itinéraires de débauche, ce qu’il vous restait de dignité ?                              
 
                       
Paul   : 

Je ne pouvais lui échapper !
Il vint vers moi comme un prophète et je fus son disciple !
Il offrit à mon âme un trésor et l’inonda d’une nouvelle spiritualité ; elle émanait peut-être d’un univers soudoyé par le Diable mais elle me livrait les secrets de la chimie universelle des mots,des mots étranges qui engendraient un curieux langage qui permettait à une nouvelle race d’hommes de se comprendre, aux fins de combattre la mort absurde.

 
Arthur:

Vous ne l’avez donc, en rien influencé ?
 
Paul   : 

Il pianota sur des accords inspirés par mes poèmes mais son inspiration était si forte, qu’elle submergea toute ma créativité.
Il me nomma son prince de « l’Académie d’Absinthe ! »

(Il se lève et porte un toast)  
« Aux poèmes Saturniens »…
« Aux fêtes galantes »….
« A toi, Arthur, mon ami, mon amour…
L’enfer te sera épargné ! Tu nous l’as d’ailleurs laissé ici, sur cette maudite terre !

(Arthur voit Paul se rasseoir et pleurer comme un enfant.
Il prend la main de son ami, comme pour le consoler.)
                        
 
Arthur : 

Je vous admire et je vous plains d’avoir pu supporter un tel personnage.
Il vous a fait beaucoup de mal…N’est-ce pas ?

 
Paul    : 

Vous êtes un homme de cœur ! Cela me réconforte quelque peu !
 
Arthur: 

Vous a-t-il entraîné dans des voyages grotesques ?
 
Paul    : 

J’ai erré avec mon compagnon dans un triangle maléfique, hantant
la France, la Grande Bretagne et la Belgique.
Je me rappelle de cet épisode où, après une excursion en Flandre qui
nous avait menée de Malines à Anvers et d’Anvers à Ostende, nous
prîmes le bateau pour Douvres…
C’était fabuleux de le voir, tout excité, regardant la mer infiniment,
cette mer qu’il avait inventée  sans jamais l’avoir vue !
 
Arthur: 

Mais… (Paul l’interrompt)
 
Paul   : 

Dans les tavernes anglaises, le silence est de rigueur et quand on est
soûl, on vous donne l’ordre de sortir ou l’on vous jette dehors.
Dans les faubourgs les plus pauvres de Londres, nous découvrîmes
Une tour de Babel : des arabes, des chinois et des africains offraient
leur misère à la gloire, à la puissance de l’empire Britannique.
Cela inspira sans doute Arthur qui sombra dans ses « Illuminations. »
Nous déambulâmes des jours entiers entre le Londres populeux de
Dickens et le Londres aristocratique d’Oscar Wilde.
Sa mélancolie s’accentuait lorsqu’il voyait passer les lourds
paquebots qui s’en allaient porter aux quatre coins du monde,
les blés Flamands ou les cotons Anglais.
Nous rêvions ensemble dans le Soho des putains et des ivrognes !

 
Arthur: 

Je me dois, de vous avouer maintenant que j’avais déjà entendu parler de votre œuvre !
Je suis, pardonnez-moi de vous l’avoir caché, un grand amateur de poésie.
A vous entendre raconter votre histoire et celle de votre ami, je ne
pouvais imaginer qu’il pouvait exister un tel décalage entre la vie
d’un poète et son œuvre ! (Il feint d’être songeur)
Mais ce « Rimbaud »…Je n’en avais jamais entendu parler !
 
Paul   : 

Je m’obstine depuis un certain temps à rassembler tous ces poèmes et surtout ces fameuses « Illuminations » afin de les faire publier ;
je me battrai jusqu’à ma mort pour que le monde entier reconnaisse
le talent de mon ami, ce poète d’exception.
Mais ne disiez-vous pas que vous étiez grand amateur de poésie ?
Cela se fête !

(S’adressant au tenancier)           
Servez-nous deux bouteilles de  « rouge »…Je fête un anniversaire avec mon ami !
                                
Arthur:

Ne me surestimez pas ! J’ai taquiné les muses…C’est vrai…Mais certainement pas avec le talent qui est le vôtre !
 
Paul    : 

Le talent est un don du ciel dans l’« intérieur »de chacun ; si vous aviez vu Arthur le faire grandir, vous connaîtriez aujourd’hui la valeur d’un tel mot !
 
Arthur: 

Je vous connais à peine et me voilà communiant déjà avec l’extravagance de votre vie et de vos voyages… !
 
Paul   : 

C’est sans doute Arthur qui vous envoie afin de panser mes plaies !
Le hasard, en ce jour, ne m’a pas été défavorable !

 
Arthur : 

Je vous remercie pour ce compliment !
Cependant, si j’avais été dans la peau d’Arthur, au vu de votre
dévouement, j’aurais connu mille morts à l’idée de vous quitter !
 
Paul    : 

Nul ne saura jamais à quel niveau, dans l’absolu, vibrait les membranes de son affectivité !
 
Arthur : 

Pardonnez mon impatience mais je me languis de connaître la suite de votre récit !
 
Paul     : 

Ah oui ! (Il réfléchit comme pour retrouver le fil de ses idées)
Nous étions donc sur les docks…J’y suis !
Après une adaptation difficile à la vie de cette île, Arthur se mit
à l’étude de l’anglais ; moi, je me torturais à l’idée d’avoir abandonné ma femme et mon enfant.
Les angoisses me hantaient à les savoir si loin de moi ; je culpabilisais, je me désespérais !
Mes tourments n’intéressaient pas Arthur et cela engendrait entre  nous, de terribles disputes.
Je devins extrêmement jaloux lorsqu’il se mit à fréquenter le peintre Regamay.
Lorsque je fus informé que ma femme demandait la « Séparation de Corps », cela m’acheva… !
Prenant la plume, j’écrivis à Victor Hugo pour lui demander
d’intervenir auprès de Mathilde afin de la dissuader d’accomplir cette démarche irréparable !
Rien n’y fit ! Je fus condamné à payer une pension alimentaire !
Sous les objurgations de Vitalie, sa mère, Arthur quitta l’Angleterre m’abandonnant
à  ma terrible détresse.
 
Arthur : 

Le sang de votre ami était vraiment glacé !
 
Paul    : 

Peu de temps après, en 1873, je lui écrivis une lettre de désespoir et il vint, enfin, me retrouver.
Malheureusement, la débauche reprit de plus belle !
La psychose qui hantait ma vie me mena à Namur en Belgique  où j’avais fixé rendez-vous à Mathilde ; quand je sus qu’elle
ne viendrait pas, je fus frappé d’une sorte « d’attaque.»
Après mon rétablissement, je me réfugiais à Jéhonville, chez une tante.
Arthur qui n’avait plus un sou, regagna Charleville et se remit
à écrire, libérant de son esprit torturé, une œuvre fascinante : « Une Saison en Enfer. » 
Là, à l’écriture, il tira les conclusions du « dérèglement de tous les sens » et de son expérience de la voyance.
Entre-temps, il m’avait écrit et nous nous retrouvâmes.
Sur son insistance, nous embarquâmes une nouvelle fois pour Londres.
Après quelques jours passés sur le sol anglais, nous retombâmes
dans un tel délire que nous nous mîmes à lutter contre la folie.
Je me mis à le haïr !
Nous nous battîmes comme de vulgaires voyous.

 
Arthur: 

L’amour se muait en haine féroce !
Cela devait certainement faire partie des desseins de votre ami :
« Vous mener à de tels extrêmes ! »  
                                             
 
                                               
                                               
                                                             FIN DE L’EXTRAIT