Alain Dierckx, Jacques Montaur, Rimbaud, Verlaine, poésie belge

   
" POESIES  " Editions Saint-Germain des Prés (Paris)
   

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LE PONT SEMSONIEVSKY
Prix Marcel Thiry

Mille étincelles dans le quartier Viborg
Une révolution gronde dans les assiettes
Les pavés pleuvent comme des soleils
Sur des paupières fermées.
Des bouteilles de pétrole
Incendient le courage des héros.
Varsovie, ta ville blessée
Patriotisme guillotiné
Pour un bouquet de roses,
De roses rouges,
Pour une idée qu'un ange a fait fleurir
Dans un jardin de liberté.
Le pont Semsonievsky fume
Ses ailes brûlent
Comme celles d'un oiseau de crépuscule.
Bousculade sur les pelouses
Le regret est notre pardon divin
Le doute est l'espoir des désespérés.
Gerbes de fleurs
Pluie de plomb
Trop d'hommes jalousent
Les étincelles du plasma sacré.
Le monde est trop petit
L'espace trop vaste
Ces étoiles:des sphères indigènes
Les trompettes sonnent la défaite
De l'amour humain
Le surhomme meurt
Au pied d'une croix
La beauté est un visage
Immergé dans l'écume des foules.
Chaque fois qu'un boulet tombe
Nous craignons l'ombre
Mais la gerbe d'étoiles
Nous illumine un bref instant
Sur le cristal de nos yeux
Glisse une larme,
L'image trouble de l'Onyx
Comble l'espace
Entre les morts et les vivants.
Des tourbillons nous ramènent alors
A nos premiers pas d'enfant
Sur un écran déjà trop grand,
Cette enfance vit dans notre esprit
Comme un vieux rêve
Mais le passé des hommes
Ne peut-il être le vrai rêve?
L'humanité est l'école du chaos
Ma tendresse un petit falot
La dignité est une lueur confuse
Qui tourmente les poètes.
Regardons les coccinelles
Aux taches indéclinables
Nous sommes les pionniers
D'un monde absurde.

 
MESSAGE

Conte les vagues qui portent mes mots
Les grains de sable isocèles, triangles du créateur
La mésalliance des nuages et du ciel
Les fruits du merisier que la terre n'a pu encore apprivoiser

Mourrant je l'appelle
Ma voix de crécelle s'éteint
Mes yeux s'éteignent
Et deviennent des sous-bois
Emplis de songes
Des ballons montent
Comme des prières multicolores
Que l'arc-en-ciel accueille telle une aurore
Des pinceaux vagabonds
Peignent l'univers
Et ma sphère, pot de couleur
Eclate au pinacle
Une musique étrange frisonne
Dans l'atome
Des psalmistes devenus fous
Racontent l'enfer aux pieds de Dieu.

Conte les branches qui portent mes fruits
Les siècles obscurs de mensonges
Les rosiers de l'absurde beauté
Les oiseux libres mais lourds comme des rochers

Ma poésie est séquestrée
Asymétrique
Au futur paralysé
L'image est un tartufe
Mauvaise esclave de ma puissance
Le poème m'échappe
Les végétaux prennent vie
En buvant les parfums de mon esprit
Mon rêve est veillé
Comme celui d'un mort
Sur le point de ressusciter
Mon poème est rêvé
Par la foule
Qui saura l'éterniser

Conte les notes de silence qui s'harmonisent au clavier de ma vie
Les symphonies inaudibles qui jaillissent de ma bouche
Les mélomanes sourds qui prostituent ma musique
Les nuits sans visages qui attendent leur première étoile.
 
   
ESPERANCE

Es-tu celui qui apporte la paix
Dans les entrailles de ma genèse
Es-tu les ciseaux divins
Qui coupent le fil de l'éternité?

Mes sanglots sont longs
Depuis que j'appartiens au genre humain
Mes larmes sont inventées par l'orage
De ton chagrin

Mes rêves sont cosmiques
Emportés par l'hébreu qui navigue
Sur l'océan d'une intelligence
Prodigue

Où se trouve la terre promise
En Judée ou dans ce corps
Recouvert d'une chemise
Que ton souffle fait tressaillir?

Es-tu le verbe
Qui anime nos langues
Prophète bruyant
Qui parle d'espérance?

Mes doigts s'éssoufflent à te toucher
A te palper, sans te saisir, sans te comprendre
Mes yeux sont fatigués de vivre
Entre ciel et terre

Es-tu entré dans ma maison
Par les reflets de ta puissance?
As-tu enfin pris naissance
Pour te défendre de moi?

Es-tu celui qui m'apporte la paix
Au travers d'un message trop lourd à porter
Si difficile à envisager
Et pourtant moi, je veux te le donner.
GENERATION

La haine des rues
Contamine les boulevards
Et les arbres centenaires
Se dévorent entre eux

Les maisons sont mortes
Et la nuit lâche en silence
Des meutes d'hiver
Qui s'écrasent aux portes

Le chant des sirènes
Déchire le ciel bas
Et va comme un train sans voie
Heurter les murs

Les couleurs du jour
Meurent sur les doigts du pianiste
Qui laisse glisser son talent
Dans le gouffres des symphonies

Le jour de ma naissance
Fut mémorable
Ma mère avait fait de son ventre
Une étable

Bruit de ferraille
De destin qui déraille
Matériel fabriqué
Par les plus humiliés.
   
L'ANTI- MONDE

La terre tournait à l'envers
Les hommes nageaient dans la mer
Où coulent les sources du ciel

La cloche du village
Battait à l'endroit
Et le curé prêchait la tête en bas

Les maisons pêle-mêle
Roulaient dans l'onde universelle
Et la terre tremblait au-dessus des toits

Le monde vide tournoya encore
Puis revint à la bonne place
Un flot de lumière inonda le village désert

Les hommes sans savoir pourquoi
Mirent pied sur terre
Et la cloche de l'église

Tout à son élan
A travers le temps
Battit en silence.
ELLE

Au pied de vos pieds
Moulés dans le cuir des convenances
Chaussures voyageuses
Ne portent pas sentiments

Au pied de vos jambes
Moulées par les brises de l'été
Aquarelles d'un peintre fou
Mort génie du peuple des peintres

Au creux de votre ventre
Moulé dans les draps du ciel,
Mes mains sont des nuages
Qui l'éffleurent

Au pied de vos seins
Coquelicots du destin
Rondeurs magiques
Aimées par les poètes

Au seuil de votre cou
Accessible fierté
Où des meutes de baisers
Deviennent points de beauté.

 

   
PANTHEISME

Tu es la mer
Et je suis le limon
Tu es ma mère
Et tu me berces sur ton giron

Tu es le ciel
Je suis les étoiles
Tu es l'infini
Eclairé par mon voile

Tu es étang
Perdu dans les plaines
Je suis poisson
Perdu dans l'océan

Je suis une biche
Une bête des bois
Tu es un être
Un homme, un roi.
MON OCEAN DE FEMME ET DE PLAISIR

Je t'offre mon océan de femmes et de plaisirs
Pour que tu cueilles mes mains à l'arbre blanc
Pour que la nuit s'illumine de nos désirs

Je t'offre mon océan de femmes et de plaisirs
Pour que tu le vides de mon égoïsme
Pour que tu l'emplisses de ton vin d'amour
Pour que ton sourire éteigne
Les lumières qui nous dévoilent

Je t'offre mon océan de femme et de plaisirs
Pour que nos vagues mèlent
Leurs blancheurs agitées
Pour que nos visages humains
Epousent les cris de la mer.
   
SYLVIA

Sur ton sein chaud je dormirai
Les mains posées sur tes genoux
Et je ferai flamber les lampes
Sur la petite boule noire
Qui brille dans tes yeux

Sans me voir
Tu regarderas le ciel et le village
Quand j'approcherai ma bouche
De ta bouche
Où dansera la lumière du soir

Près d'un ruisseau
Sous un arbre qui nous couvrira
Je te ferai boire l'amour
Et l'amour se lira deux fois
Sur l'eau claire et lisse
Où chantera notre espoir

Je cueillerai ton visagede mes mains
Le poserai sur mon coeur triste
Et dans la nuit pâle
Tu inventeras
Les couleurs de la terre et de la vie.
FEMME

Elle regarde la berge
Avec un espoir soudain
Elle ne voit pas le rêve
Qui s'envole de sa main

Elle est debout devant moi
Les yeux brillants de gloire
Elle remonte des enfers
Pour offrir son corps et sa loi

Elle regarde le monde
Avec des yeux empreints de joie
Mais elle ne voit pas
Dieu qui pleure entre ses bras
   
 LE PEINTRE CLOCHARD

 

Je suis un peintre clochard
Qui a dessiné la Joconde trop tard
Tous les peintres ont ce sourire
Au bout de leurs doigts

Sous les ponts je m'en allais
Peignant les voûtes d'un regard
Ma solitude était un buvard
Assoiffée d'étoiles

La Seine en deuil
Suivait son corps
Que l'automne couvrait de feuilles
Et la ville d'or

Je suis un peintre clochard
Découvert sur un tableau
Dans le miroir de l'eau
Trop tard.

LE BLE DES NUITS
Prix Casterman de Poésie 1965

Je cherche le blé des nuits
Qui pousse au couchant.
Faut-il passer sur le chemin des vignes
Où dorment les loups
Des tribus grises et rouges?
N'ayez crainte jeune compagnon
Prenez ce fanion
Et nous bâtirons une enceinte
Nous serons les marins de la terre
Deux, seulement deux,
Nous serons frères et devenus preux
Nous n'aurons point d'épées
Ni de peaux à trouer
Nous sortirons de l'aube
Armés de trois roses thé
Et nous les jetterons au pied du destin
S'il veut nous barrer le chemin.
Entendez-vous compagnon
La prose des fontaines?
Cueillez-là nous en ferons des poèmes
Que l'aube s'agenouille devant le couchant
J'entends au seuil de la nuit
Naître les blés magiques

1965

   
ORGUEIL

Mouvements insolites du soleil
J'ai envie de sourire et de le transpercer
Tout m'appartient;
Je suis un Inca merveilleux qui ignore l'amour
J'ai du vin dans ma coupe
Et je boirai tout seul
Mes serviteurs iront boire à la source de leur Dieu
Seulement ils ne savent pas que Dieu est mort
Et que la source est tarie.
J'invente le bleu,
C'est une couleur qui saoule et qui rend fou,
C'est une couleur dont je nourris la mer.
Mes pensées ce soir sont transcendantes
Et je suis roi d'une ville éteinte.
J'invente une femme et je l'aime pour moi-même
Que le printemps soit!
Les roses de la véranda ne se sont pas écloses
Serviteurs: faites pleuvoir...
C'est bon d'être roi et d'écrire à Dieu.

INTERIORITE

Tu m'entraînes dans les profondeurs de ton mystère
Et mon regard découvre
Les couleurs qui apparaissent sur ton arbre
Ne faut-il pas longer des murs
Pour atteindre la forme sombre d'une main libre?
Les chevaux s'emballent et emportent ton parfum
Le vent surprend ton désir de baiser mon ombre.

J'accompagne la passion solitaire qui t'étreint
L'étoile furieuse qui dans ton être s'éteint
Les voix lourdes qui dans ton coeur résonnent
Les hirondelles qui de tes yeux s'envolent

Crains-tu les sourires
qui se cachent derrière les fenêtres
Les souvenirs criant les désespoirs d'une enfance amère
L'étendue déserte d'une plaine violée
Le désert habité par un arbre ensorcelé.

   
L'OISEAU SANS AILES  

Je suis un fleuve qui coule dans la vie
Entre les arbres et les mensonges
Mes bras sont infinis
Dans mon corps s'infiltrent
Les alluvions du bien et du mal
Je suis un oiseau sans ailes
Qui continue à voler
Vers un ailleurs plus près de Dieu
Je suis un lion
Parcourant une plaine noire
A la recherche de l'étincelle
Qui la fit flamber
Je suis un arbre sans racines
Que deux souffles opposés soutiennent.
 

L'ABSOLU

Le regard absolu
D'un moine en prière
Deux tristes mains jointes
Défient le lointain
pour un Dieu solitaire

Un soleil sans paupières
Cloue des chants miséreux
Sur le clavier vacillant
Des orgues de feux

Une sensation d'égarement
Dans une lourde coupe de sang
Mais le moine élève le vin
Plus haut que son vertige.

1965

   
AURORE BOREALE
1e Prix
(hors U.L.B)
du cercle de Philosophie et Lettres
 
2000-2001

Aurore boréale
Hymne d'où les notes s'affolent
Sur des arpèges faux
Brouillards névrosés
Qui soupirent dans leurs froides folies

Aurore boréale
Châle à l'agonie
De mon cou, source de mes pensées
Serpent lacté
Dans le dédale fluorescent
De nos sentiments

Aurore boréale
Chemin de connaissance
Déroulé comme un serpent divin
Labyrinthe renversé
Sur le genre humain

L'ENCRE

L'encre est la prison des mots
Un océan artificiel
Abandonné
Aux portes de mes pensées

L'encre est le sang de ma plume
Un verbe de brume
Silencieux
Qui habille la lune

L'encre est un ruisseau d'amour
Un devoir d'écolier
La rosée d'un petit jour
Trop vite exprimée.

   
NAUFRAGE

Je te cherche par-delà les mousses grises du ciel bas
Au détour des routes harcelées
Par les marées de pierres et de sable.
Des fougères étincellent dans le sous-bois
Nimbé de lumière sous-marine.
Je te cherche par-delà le fleuve,
Ce juge impitoyable qui nous sépare
Dans ce ventre immense et bouillonnant
Vivent les poissons poètes mangeurs d'étoiles
Je te cherche dans cette ville
Qui mêle mes souvenirs à la vie des autres
Je te cherche parmi les palmeraies
Qui cachent derrière leurs écailles les luxures préméditées
Je te cherche dans les débris de cette épave,
Navire fantôme sorti des brouillards magiques
Je te marie avec le sable et l'eau
Car le seul naufragé c'est moi.

 ABYSSES

O mes vertus cachées
Vous qui buvez les sèves
Des arbres solennels
Où la lune cherche refuge
Les soirs où le firmament
Découvre ses fugues

Oh ma tendresse
Libère mon âme dévoyée
De ses sources charnelles
Et mène-là
Au fleuve universel

O clair matin
Grise mon aurore
De ta volupté
Et laisse-moi saisir
L'arc-en-ciel
Riche des couleurs du plaisir

1965

   
LE ROUGE CLOÎTRE

Au Rouge Cloître j'étais nu
Et je parlais à l'arbre
Solitaire
Dans sa robe de ciel

Je le crus prostitué
Au plaisir des chiens
Mais je vis à ses bras
Qu'il était ruiné

Au Rouge Cloître je m'étais étendu
Et je vis l'ombre s'éloigner
Et je vis l'ombre voiler
Le soleil au zénith

Midi, l'heure du repas
Et je m'éloignai de l'arbre
Sans voir qu'un bûcheron tuait mon ami
A coup de hache

Au Rouge Cloître je me rhabillai
Tandis qu'autour de moi
La forêt se déshabillait
Me montrant du doigt.
 

MA FOLIE

Ma folie,c'est de parler avec toi
De moi
De peser dans la balance de l'amitié
Nos vertus déjà consommées

Ma folie, c'est d'oublier ton cri
Qui s'engouffre dans mon puit
C'est te donner mon fusil
Pour voler ton paradis

Mon désespoir, c'est de parler de moi
Sans que je sache que je suis là
C'est découvrir que nous sommes trois:
Un autre moi, toi, et moi

Ma folie c'est une boîte de nuit
Qui aime mon âme à la folie
Mon désespoir, c'est une église
Qui aime mon âme au désespoir.

   
LA GARE DE VENISE

Me voici au buffet
De la gare de Venise
Réveillant sous ma chemise
Trop de voyages ensevelis

Deux grandes colonnes
Me mènent à Rome
Des tapisseries sur les murs de pierre
Me racontent des histoires grossières

Michel-Ange n'est pas venu
Peindre la chapelle des trains
Dans mon cerveau se dissipe la brume
D'une foule qui se bouscule

Une femme nettoie sur ses seins
Les miettes d'un grand festin
Les tartines et les sandwichs
L'ont fait un bref instant comtesse de Greenwich

Trois ouvriers à la table voisine
Se disputent l'idée la moins...
L'un d'eux se lève et s'en va aux latrines
Et levant la tête offre son présent à la plus haute cime

Des régiments de chaises
Se racontent des histoires militaires
Des cendriers de verre blanc
Rejettent la fumée par-delà les carreaux transparents

Les pendules ivres
Toussent des sons de lyre
Un pendu pleure sur un portemanteau
Son maître qui se soûle au porto.
 

CHEZ MOI

Dans ma maison les meubles respirent pour moi lorsque je meurs
Les langues du lustre de cristal cherchent des bouches aériennes
Les fauteuils se reposent dans mon silence comme des chats endormis
Les fenêtres noient la vie dans leur transparence

Dans ma maison les plantes vertes recréent des jardins en pot
Le feu enfermé dans la cheminée devient un brûlot
Les portes vont et viennent dressées comme des femmes dociles
Qui ne parlent jamais d'infidélité lorsque je rentre ou quand je sors

Dans ma maison l'amour est mort en pleine jeunesse
Il ne reste que la vigne sans raisins
Je ne peux vivre pour ce qui n'est pas éternel
Pour ce qui ne donne plus de fruits

Dans ma maison le cendrier recueille déjà mes cendres
La cigarette allume l'enfer dans mes poumons
Reste l'arc-en-ciel dans l'iris de mes yeux
Qui s'éteindra quand je verrai Dieu.
 

   
LES VIEUX AMANTS

Que de chapelles nous visitons ensemble
Tu découvres l'amour et moi la mort
Tous les instants de notre vie
Se recueillent comme des prières dans un temple
S'y enferment pour l'éternité

Ces instants
Tu les chercheras
Lorsque je ne serai plus là
Mais tu ne les retrouveras pas

Il est écrit que tes yeux
Seront des songes moelleux
Où je viendrai m'endormir
Lorsque tu m'oublieras

Ton coeur est notre terre
Et j'y ai dessiné mon pays
Et j'y ai créé des êtres qui vivent
Et représentent ce que tu éprouves

Mais peut-être mourront-ils
Laissant l'espace de ton coeur aride, désert
Peut-être vivront-ils jusqu'à ta mort
Peut-être viendras-tu me retrouver.
REQUÊTE A DIEU

Deux enfants trop noirs
Voulant devenir blancs
Firent requête à Dieu
Celui-ci leur répondit:
"Blanc de noir
Ou noir de blanc
Vin en calice
Ou vin en vigne
Prière de silence
Ou prière de bruit...
Tout est en dedans."
   
TOI

Je suis ton amant
Et m'accroche à tes bras
Qui cherchent l'infini

Mon désespoir est immense
Comme la lampe d'un palais
Eteinte depuis des siècles

De tes yeux, où j'interroge ma détresse
Un oiseau s'envole
Et me laisse ta lettre d'adieu

Un chien aveugle a emporté
Mon unique paire de souliers
Et mes pas ne sont plus apprivoisés
POSTULAT

Quelle rivière peut te guider
Toi qui te perds dans les remous d'une ville
Toi qui te jettes au cou d'une statue
Pour célébrer la joie des rues

Quelle femme peut te garder
Et te bercer dans la lumière de ses yeux
Dans le contre-jour de ses pensées
Quelle femme peut te donner la vie
Sans mourir une seule fois pour toi.
 
   
LES MOTS DE DIEU

L'ange me parle
Et je suis homme
Pétri d'amour
Dans le pain de ma naissance;
Il n'y a pas de hasard
Si mes mots résonnent
Existent, s'articulent
Sur vos lyres vocales,
Si mes mots recomposent
L'océan translucide
De votre conscience;
Il n'y a pas le hasard
D'un commencement
Ni d'une fin
Je vous mange quand j'ai soif
Je vois bois quand j'ai faim;
Le verbe est déformé
Par les mots inexplorés
Qui grouillent
Dans la jungle de la connaissance
Où frémit mon essence,
Ces mots qui nous lient
Et nous rapprochent
Qui m'acceptent et me rejettent;
Soyez heureux de vivre
Derrière mes yeux
Dans la chaleur de mes entrailles.
LA MINUTE INTEMPORELLE

J'ai renoué le lien avec la nature
Les créations de l'homme ont pris racines
Tels des arbres,
Les fleurs ont retrouvé leurs parfums
Et l'orage s'entend

En visitant les villes mystérieuses
D'une seule pensée j'ai fendu leurs ventres
Et ce n'est point de l'or que j'y ai trouvé
Où quelqu'autres métaux
C'est Dieu que j'ai délivré

Etait-il étonné
Quand il m'a vu armé de mes idées
Ses paupières se sont baissées
Comme des océans qui se retirent

Les lumières coulaient comme du vin
Et j'entendais son souffle se répandre
Ma force grandissait et devenait planétaire
La terre morte était redevenue la terre

J'ai renoué le lien avec la nature
Et mon chien sourd m'enseigne l'amour
Le rosier a des allures de femme
Ses fleurs, ses épines
La beauté du drame

Une minute intemporelle
Qui me donnait la connaissance
Et chaque instant devenait des secondes plus profondes
Une présence religieuse
Pleine de lumière.


 
IMAGES


Le phare qui s'élève haut
Est la cathédrale universelle
Des ruisseaux

Un chien se meurt
Dans un coin
A l'angle de l'intelligence

Les fontaines publiques
Déroulent des serpentins
Sous leurs paupières.

 

 

LES INSECTES ET LA LUMIERE


Les éclats de lumière se mèlent
Aux insectes qui tournent sous la lampe
Ils forgent les alliances
Des instants fugitifs.
Ils clouent leurs pattes sales
Sur les taches lumineuses;
Leurs mouvements palpitent
Ils confondent la lampe et la lumière
Et s'écrasent inconscients
Sur la forme métallique;
Ivres de lumière
Ils entrent dans la nuit.
LE TRAIN

Une gare vide
Aux portes d'une ville
Aux portes de mon désespoir
Dans le bruit d'une foire
Qui meurt en moi

Un train vide
Sur des rails de pluie
En gare de ma vie

Un train roule
Sur mes veines
Et reçoit le babtême

Une gare, un train
Sur mon chemin
N'est-ce pas cela
Le destin?
FANTASMES


Je ne l'attendais plus
Et l'amour est venu
Comme une vague étrangère
Egarée dans une autre mer

Mes yeux aggrandis
Ont ouvert les nuits
Aux rêves inassouvis
Par le masque temporel

J'ai soulevé ta main
Déjà morte de faim
Je l'ai nourrie
Aux racines de ma vie

J'ai soulevé tes paupières
Comme j'ai soulevé les vagues
Et, sous la mer, dans le ciel à l'envers
J'ai renoué avec le feu de la terre.
 
SONGES MARINS

Je saurai vivre
Entre le port et la mer
Effleurant les algues ballerines
Et les miroirs de sable
Où les poissons prient
Le ciel inversé

Je saurai danser
Sur les quais débauchés,
Respecter le silence de la nuit
Dans le Louvre poissonnier,
Exposer l'incompréhension
Du marin et du poisson

Je saurai marauder
Dans les grands fonds,
Chasser le requin de marbre
Du domaine inconnu des sirènes
Et projeter les étoiles de mer
Sur le visage ridé de Dieu

Je saurai marcher
Sur les cieux de la terre,
Pélerin inspiré
Je faucherai la mort mondaine
Et les fleurs de haine
Sur les chemins de moi-même.
 
FILS DE DIEU


Je suis indivisible
Et fils de Dieu
Je trace les lignes
Pour limiter le temps

Je suis un inadapté
Fossoyeur des sociétés
J'enseigne l'amour
Dans les villes mortes
De l'ancien testament

Je suis voyageur
Porteur de messages
Pasteur devenu sage
Habillé de vêtements sales

Je suis un mouvement
Qui ignore le temps
Je suis l'esprit d'un analphabète
A la recherche d'un Vocabulaire

Je suis indivisible
Et fils de Dieu
Je suis l'objet d'une douleur
La main blessée d'un Dieu.